L’être humain est un animal violent. Le meurtre, la guerre et les massacres sont pratiqués depuis très longtemps. Les archéologues Philippe Lefranc et Fanny Chenal ont mis au jour deux fosses communes dans les environs de Strasbourg, datées du Ve millénaire avant notre ère. Dans celle d’Achenheim, sept cadavres d’hommes présentent des traces de coups faits avec diverses armes, mais on ignore s’ils ont été torturés de leur vivant ou si l’on s’est acharné sur leurs cadavres. Dans celle de Bergheim, gisaient des squelettes disloqués, ceux de deux hommes, une femme et quatre enfants, qui avaient été jetés sur sept bras gauches, probablement exposés ou brandis en guise de victoire.
Je suis persuadé que l’être humain est le même maintenant qu’il y a 5 000 ou 10 000 ans, voire plus beaucoup plus. Les chimpanzés pratiquent aussi le meurtre et se lancent parfois dans des expéditions guerrières, bien qu’ils n’aient pas d’arme pour tuer. Nous avons fait d’immenses progrès, de nature technologique depuis deux ou trois siècles. Il ne cesse de s’accélérer, avec maintenant l’avènement de l’intelligence artificielle, mais au fond, nous sommes toujours les mêmes. On a beau clamer « Plus jamais ça ! », cela se reproduit encore et encore. En cette fin d’année 2025, il y a des guerres un peu partout dans le monde. La plus meurtrière a lieu depuis le 24 février 2022 en Ukraine. Le 10 octobre 2025, l’entremise de l’administration Trump a (presque) mis fin, dans la bande de Gaza, à quelque chose qui tenait autant du massacre que de la guerre. On me dira que c’était justifié par le massacre commis le 7 octobre 2023 par des militants du Hamas sur la population israélienne.

Alors du point de vue du bouddhisme, c’est simple : on ne tue pas. Aucune raison de tuer n’est valable, y compris celle de se défendre. Il faut s’abstenir même de tuer les animaux, parce qu’ils sont tous des êtres conscients. C’est le premier des préceptes auxquels les bouddhistes doivent obéir, les laïcs comme les moines. Je l’écris en grand dans le style biblique :
Tu ne tueras point
et tu n’exerceras aucune violence sur personne.
Le Bouddha condamnait toutes les guerres. Il n’admettait pas la notion de guerre juste. Un soldat sur le champ de bataille est coupable parce qu’il est venu pour tuer. Ce n’est pas bon pour son karma, mais il en souffre également dans sa vie présente. Ils reviennent de la guerre traumatisés, parfois violents. Ce syndrome avait déjà été remarqué après la Première Guerre mondiale. Des soldats israéliens se suicident, bien qu’ils aient été victorieux, parce qu’ils ne supportent pas ce qu’ils ont fait. La guerre déshumanise.
On me dira qu’il faut bien se défendre quand on est attaqué. Notre code pénal reconnaît la légitime défense, mais les conditions sont strictes. Je ne dois pas tuer quelqu’un parce que je me sens menacé par lui. Je ne peux le faire que dans le feu de l’action, en me défendant. Si j’étais moine, je devrais me laisser tuer et envoyer des pensées de compassion à mon agresseur, mais je ne le suis plus… ce qui ne m’empêche pas d’être compatissant à son égard. Un meurtrier agit par aveuglement et condamne sa prochaine existence à être mauvaise.
Même le plus sanguinaire des conquérants n’ose pas déclencher une guerre sans raison. Les Mongols demandaient la reddition d’une cité. Ils ne la prenaient d’assaut que si la population prenait la décision de leur résister. Ils massacraient alors tout le monde. Le 1er septembre 1939, Adolf Hitler commence l’invasion de la Pologne sous prétexte de défendre la communauté germanophone de Dantzig, qui serait étouffée par l’oppression polonaise. La veille, Heinrich Himmler et Reinhard Heydrich ont envoyé un commando d’Allemands déguisés en soldats polonais pour attaquer un émetteur radio à Gleiwitz. Quand l’invasion de la Russie commence le 22 juin 1941, l’ambassadeur du Reich remet à Viatcheslav Molotov, ministre des Affaires étrangères de l’URSS, un rapport détaillé des prétendues violations soviétiques du pacte signé entre les deux puissances en 1939.
La tragédie de l’Ukraine
Le 21 février 2022, Poutine justifie l’invasion à grande échelle de l’Ukraine « génocide » des populations russophones du Donbass, « la volonté de l’Ukraine de se doter de l’arme nucléaire », « la volonté de l’OTAN d’y intégrer l’Ukraine, menaçant la sécurité de la Russie » et le fait de considérer l’Ukraine comme à un « pays à dénazifier ». Tout est faux. Selon Christine de Pisan, qui veut tuer son chien l’accuse de la rage. Il n’y a jamais eu de génocide. Lors de l’effondrement de l’URSS, 3 000 ogives nucléaires se trouvaient sur le sol de l’Ukraine. Il y en avait aussi en Biélorussie et au Kazakhstan. Tous ces pays ont signé les mémorandums de Budapest le 5 décembre 1994. L’Ukraine a adhéré au Traité de non-prolifération des armes nucléaires et a rendu les ogives nucléaires à la Russie. En échange, les États-Unis, la Russie et la Grande-Bretagne se sont engagés à respecter l’indépendance et la souveraineté de l’Ukraine, ainsi que ses frontières existantes.



Roman Oleksiv, 8 ans, a été défiguré par un bombardement sur Vinnytsia le 14 juillet 2022. Sa mère est morte, ainsi que 27 autres personnes. Il y a eu 200 blessés. Des médecins allemands ont soigné le garçon. Il s’est exprimé devant le parlement européen le 10 décembre 2025 en faisant pleurer son interprète. Photos: First Lviv Medical Association.
Je ne nie pas l’existence des nationalistes ukrainiens. Il y a des nazis parmi eux, mais pas plus qu’en Europe occidentale (notamment en Allemagne, pays d’origine du nazisme) ni plus qu’en Russie. Je suis au courant de l’incendie de la Maison des syndicats d’Odessa, le 2 mai 2014. Quand Poutine a annexé la Crimée le 28 février 2014, j’en ai ressenti un certain soulagement parce qu’il n’y a eu aucune victime. On ne peut pas en dire autant de la suite des événements. Entre 2014 et 2020, la guerre du Donbass fait environ 14 000 morts chez les Ukrainiens, les prorusses et les civils. L’accord de Minsk II, signé le 11 février 2015, a permis un cessez-le-feu à peu près respecté. À ma connaissance, il n’y a eu qu’une vingtaine de morts en 2021. Par conséquent, rien de ce qui s’est passé durant cette première phase de la guerre ne peut justifier l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022. Il s’agit d’une reprise de la guerre que Poutine a voulue pour satisfaire ses ambitions impérialistes.

Il avait commencé à amasser des troupes aux frontières de l’Ukraine en novembre 2021, en demandant que l’OTAN retire ses troupes des pays baltes, appartenant à l’URSS jusqu’en 1991, et d’autres pays de l’ancien pacte de Varsovie. Mais ces pays sont tous indépendants, peuvent choisir librement leur destin et veulent se protéger de l’ogre russe. La propagande poutinienne, qui prétend que la Russie est menacée par l’Occident, est une aberration ridicule. Personne ne se soucie de ce grand pays recouvert de forêts qui n’exporte que des hydrocarbures, représentant la moitié de son budget fédéral, et des armes (que ceux qui ont acheté une voiture russe lèvent la main !), où 45 millions de logements sont dépourvus de toilettes et qui ne rêve que de sa grandeur passée.


Les immenses réserves de gaz de la Russie sont totalement inaccessibles, car situées dans la péninsule de Yamal, à l’extrême nord de la Sibérie, un lieu inhospitalier où seuls les Nénètses et les Russes peuvent vivre. C’est l’avantage d’avoir conquis tant de territoires. Il ne faut pas oublier que la Russie est un empire colonial et qu’elle a toujours des velléités de conquête dont les pays scandinaves, les pays baltes et la Pologne se méfient beaucoup.

Aux crédules qui pensent que Poutine est venu défendre les russophones, il faut rappeler que les troupes poutiniennes ont rasé Mariupol, ville peuplée de russophones, avec la même brutalité qu’elles avaient rasé Grozny en 1999. Elles ont tué 350 femmes et enfants qui s’étaient réfugiées dans le théâtre. Ils avaient écrit le mot « enfants » en grand, croyant que les envahisseurs avaient une once d’humanité. Les 250 000 soldats russes morts (jusqu’en août 2025) pendant cette boucherie, parce que Poutine les utilise comme de la chair à canon, sont en train d’expérimenter la loi du karma.




Les deux photos ci-dessous ont été prises le 24 avril et le 28 août 2025 à Kyiv, après la chute de missiles russes. Les photos du diaporama montrent les conséquences du bombardement de Soumy, le 13 avril 2025, par deux missiles balistiques Iskander-M. C’était le dimanche des Rameaux. Un trolleybus a été détruit et la plupart de ses passagers tués.



La tragédie d’Israël et de la bande de Gaza
Le cas de la bande de Gaza est différent, puisque Israël a répliqué à un massacre commis le 7 octobre 2023 par une organisation terroriste, le Hamas, qui a coûté la vie à 1 219 personnes. Les terroristes ont de plus enlevé 251 personnes pour les utiliser comme otages. J’ai trouvé que les premiers bombardements étaient compréhensifs, mais dès les premiers jours, j’ai vu que des innocents étaient en train de mourir. Le massacre ne s’est arrêté que deux ans plus tard, laissant des villes totalement dévastées et plus 60 000 morts, dont beaucoup de femmes et d’enfants. Le paysage est hallucinant.

On ne me fera pas admettre que les deux millions d’habitants de Gaza étaient tous des sympathisants du Hamas. Dans une telle population, il y a de tout, dont une grande partie de gens qui ne pensent qu’à mener une vie normale (difficile sous le blocus israélien). On sait que le Hamas a pris le pouvoir en juin 2007 par la force, en évinçant les membres du Fatah. Dès lors, il a régné d’une manière totalitaire sur ce territoire. Il savait que les Israéliens répliqueraient par des bombardements à l’attentat du 7 octobre, mais le sort de sa propre population ne lui importe pas.

Les Israéliens devaient-ils vraiment raser toute la bande de Gaza pour être en sécurité ? Je ne le pense pas. Remarquons d’abord que tous les terroristes ayant commis le massacre du 7 octobre ont été tués. Ensuite, les Israéliens savent décapiter un mouvement terroriste. Ils l’ont fait avec le Hezbollah en fin 2024. Leurs services de renseignement ont commis une faute terrible en ne voyant pas venir le massacre du 7 octobre, si bien qu’ils se sont améliorés. Il faudrait s’interroger sur la responsabilité des dirigeants, dont Benyamin Netanyahou.
Ces événements montrent ce qui se passe quand deux mouvements extrémistes se font face. Ils ont été analysés par des gens beaucoup plus compétents que moi, notamment des spécialistes de la géopolitique. Je me contenterai de remarquer naïvement que si les Israéliens et les Palestiniens cessaient de croire en leurs dieux respectifs, cela réglerait une partie des problèmes. Jéhovah et Allah ne se manifestent guère. Les hommes parlent et agissent en leurs noms. Il faudrait ensuite que chacun renonce à son nationalisme, c’est-à-dire à la construction d’une identité nationale impliquant le rejet de l’autre. Nationalisme et religion sont très souvent liés, la religion faisant partie de l’identité nationale.



La bande de Gaza est désormais le territoire qui compte le plus grand nombre d’enfants amputés par habitant.
Les hommes qui étaient aux commandes du Hamas et qui sont toujours aux commandes d’Israël sont des individus sans foi ni loi, qui ne pensent qu’à satisfaire leurs ambitions. Comment croire à l’honnêteté de Netanyahou quand on voit les affaires judiciaires qu’il traîne ? Cet individu n’a évidemment rien de religieux. On peut également s’interroger sur ses ministres Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich. Pour eux, la religion est un creuset dans lequel ils cultivent leur ego et leur haine d’autrui. Elle leur donne une colonne vertébrale, ainsi qu’une voix qu’ils utilisent en politique. Que seraient-ils sans leur fanatisme religieux ?

Il reste le manque de compassion, l’une des qualités cardinales du bouddhisme. On refuse de voir l’autre comme un être humain et de reconnaître ses souffrances. La situation serait moins tendue si Israéliens et Palestiniens pouvaient se parler. Quelques personnes, qui ont chacune eu à supporter des drames, se sont unies dans le malheur. Je pense à un Palestinien et un Israélien ayant tous les deux perdu une fille, Bassam Aramin et Rami Elhanan. Abir Aramin est morte à 12 ans sous les balles d’un soldat israélien, en 2007. Smadar Elhanan a été tuée à 14 ans dans un attentat du Hamas, en 1997. Ils se sont rencontrés au sein du mouvement Combattants pour la paix. « Le plus important est d’écouter et d’apprendre à connaître l’autre partie. Cela permet de développer davantage d’empathie pour l’autre », explique le premier.

Si ces photos vous ont choqué, c’est normal : vous êtes humain. Les conquérants étouffent leur compassion sous le désir de puissance, qui est une expression de l’égoïsme et de l’avidité. Tamerlan (1336-1405), établi à Samarcande, qui se disait héritier des Mongols, ne pouvait pas supporter d’entendre le récit des massacres qu’il ordonnait. Par endroits, il faisait élever des pyramides de crânes. Quant aux hommes qui les commettaient, quels que soient leurs tempéraments, ils étaient obligés de lui obéir. Tous se sont fait un karma déplorable. L’avantage de tuer des gens avec des bombes et des missiles est qu’on ne les voit pas mourir, mais cela n’empêche pas d’avoir mauvaise conscience.
Il est possible de retirer leur conscience morale aux gens, grâce à un conditionnement commencé dès l’enfance, comme on le fait en Russie, un pays miné par l’alcoolisme et la violence, mais il existera toujours une part innée plus ou moins grande (ou plus ou moins petite) d’humanité en nous. Je n’irai pas jusqu’à dire que nous avons tous la nature de Bouddha, comme l’affirment certaines écoles bouddhiques. Il est un peu difficile de croire que Poutine, Netanyahou et les défunts dirigeants du Hamas en ont une.










