Voilà une bonne question ! C’est sans doute l’une des plus importantes que l’humanité s’est posées. Des maîtres spirituels se sont exprimés à ce sujet, l’un des premiers étant le Bouddha. Il existe des textes religieux largement antérieurs à eux, mais ils ne parlaient que des dieux et des sacrifices qui leur sont destinés. On peut citer l’Avesta iranien et le Rig-Véda indien, qui remontent au deuxième millénaire avant notre ère. Ils donnent la mesure de l’emprise de la religion sur les esprits, dont l’humanité a été longue à se libérer. L’enseignement du Bouddha l’y a aidé, puisqu’il ne mentionne jamais les dieux. Il n’a pas non plus nié leur existence, mais pour lui, ils ne sont que des créatures vivant sur un plan d’existence supérieur au nôtre, plus heureuses que nous, bien que soumises au cycle de la vie de la mort.
Comme le Bouddha parle du karma (les actes que l’on fait), on peut estimer que son enseignement reste influencé par la religion : les bonnes et les mauvaises actions nous font renaître dans des conditions respectivement bonnes et mauvaises, voire dans des plans d’existence supérieurs ou inférieurs. Il n’existe aucun moyen de prouver, par des méthodes scientifiques, que son affirmation est exacte, mais ceux qui ont atteint le quatrième état d’absorption grâce à la concentration sur la respiration peuvent « voir » les gens mourir et renaître. Ils peuvent par conséquent vérifier si le karma de chacun influe réellement sur les existences ultérieures. Cela permet d’expliquer pourquoi certaines personnes paraissent plus favorisées que d’autres dès leur naissance. Si l’on ne le croit pas, il faut admettre que le destin de chaque personne n’est déterminé que par la chance ou la malchance. Cependant, le Bouddha n’exclut pas l’existence de hasards heureux ou malencontreux dans la vie. Tout n’est pas déterminé par le karma des existences passées.

Ne pas négliger l’enseignement de Jésus quand on se dit chrétien
Jésus a aussi été un grand maître spirituel dont l’enseignement a guidé l’Occident pendant près de deux millénaires. Il est bien connu pour avoir enseigné ses disciples à s’aimer les uns les autres. On sait en revanche moins qu’il recommande d’aimer ses ennemis, car aimer ses amis n’a guère d’intérêt : « Bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent : afin que vous soyez les enfants de votre Père qui êtes aux cieux, car il a fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et descendre sa pluie sur les justes et les injustes ». De nombreux chrétiens traditionalistes devraient se rappeler ces préceptes. Ils ont plutôt tendance à aimer leurs semblables et à détester les personnes différentes, dont ceux qui ne partagent pas leur foi ainsi que les immigrés.
Le vice-président américain James D. Vance, converti récemment au catholicisme, a exprimé sa vision du monde d’une manière très claire : ce sont ses proches que l’on doit aimer en priorité. Le Pape Léon XIV ne l’a pas fait changer d’avis puisque, selon ce catholique convaincu, son point de vue ne compte pas. Il faut signaler l’extrême richesse de nombreux hommes d’affaires américains, dont la vie contraste singulièrement avec celle de Jésus. Alors que la richesse n’a rien d’inconvenant dans les bouddhistes (elle peut s’expliquer par le karma passé), elle n’est pas bien vue par Jésus : « Nul ne peut servir deux maîtres : car ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et la richesse. » (Sermon sur la montagne).

Il faut rappeler que Jésus était juif et que les cinq premiers textes de l’Ancien Testament, que les chrétiens appellent le Pentateuque, constituent la Torah des juifs. Ceux-ci considèrent qu’ils ont été dictés par Jéhovah à Moïse sur le mont Sinaï. Il comprend 613 commandements, les disciples étant amenés à faire ou à ne pas faire certaines choses. Par exemple, d’après Les Nombres, XIX, 11, « Celui qui touchera un mort, un corps humain quelconque, sera impur pendant sept jours. Il se purifiera avec cette eau le troisième et le septième jour ». Il s’agit d’un des tabous relatifs à la mort observés dans toutes les sociétés et que rien ne justifie. Toucher un mort ne rend pas impur et devrait seulement faire réfléchir sur le sens de la vie et de la mort.
Le non-soi au cœur du bouddhisme
Les chrétiens ont eu raison de se libérer de ces commandements et les musulmans ont eu raison d’interdire la consommation d’alcool, dont les effets sont bien réels. Les bouddhistes sont invités à suivre le même précepte, ainsi que s’abstenir de tuer, de voler ou de mentir. Dans l’ensemble, toutes les sociétés savent distinguer le bien du mal. Elles savent qu’il ne faut pas tuer ni voler et punissent ces méfaits, mais les punitions ne s’appliquent pas forcément quand les victimes sont étrangères. C’est l’un des grands problèmes de l’humanité. La distinction entre le soi et le non-soi est souvent élargie à toute la société, les étrangers n’étant pas considérés comme de vrais hommes.

En général, les peuples reconnaissent aux étrangers leur statut d’humains, mais parfois, ils ne le font pas. Les nazis comparaient les juifs à des rats, ce qui leur a permis de les exterminer sans avoir l’impression de commettre des meurtres. La propagande n’est pas toujours aussi grossière, mais la haine de l’étranger se tapit toujours dans les profondeurs de l’esprit humain, au point que personne ne songe à la questionner. Elle nourrit les nationalismes, qui reposent également sur une exaltation de soi.
Le Bouddha a enseigné que le soi n’est qu’une illusion et, en résumant les textes qui ont été conservés de lui, le révérend Walpola Rahula a expliqué que cette fausse croyance est la source de tout ce qui est mal dans le monde. Elle est « la cause des pensées dangereuses de “ moi ” et “ mien ”, des désirs égoïstes et insatiables, de l’attachement, de la haine et de la malveillance, des concepts d’orgueil, d’égoïsme et autres souillures, impuretés et problèmes. Elle est la source de tous les troubles du monde, depuis les conflits personnels jusqu’aux guerres entre nations ».
La croyance au soi, c’est la croyance qu’il existe une âme immuable et éternelle qui est consciente, qui a une volonté et qui ressent les sensations, or le bouddhisme s’accorde avec les neurosciences pour dire que c’est inexact. Il y a des pensées, mais pas de penseur. L’esprit humain n’est qu’une machinerie très complexe, fonctionnant de manière essentiellement inconsciente, conditionnée et impermanente. Si nous avons telles idée ou opinion, c’est parce que nous sommes conditionnés à l’avoir. Les personnes ayant un caractère plutôt égoïste (caractère qu’elles n’ont pas choisi !) s’attacheront à des idéologies prônant le repli sur soi, ce qui est typiquement le cas des nationalismes. C’est bien sûr très compliqué, mais il y a certainement un peu de vérité dans ce que j’affirme.
Se méfier de ses pensées
J’entends quantité de Français déclarer qu’ils sont fiers d’être Français, d’Anglais fiers d’être anglais, d’Américains fiers d’être Américains, de Chinois fiers d’être Chinois et de Mongols fiers d’être Mongols. S’il ne faut évidemment pas pratiquer la haine de soi, il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse. Je n’irai pas jusqu’à dire que tous les hommes sont frères, mais je rappelle qu’ils appartiennent tous à la même espèce. Une observation attentive de ces peuples montre que, derrière leur verni culturel, ils sont semblables, raison pour laquelle un Français peut comprendre un Chinois. Leurs esprits fonctionnent presque de la même manière. Pour cela, il lui faut d’abord s’extraire de ses préjugés : voir le Chinois tel qu’il est vraiment et non pas comme on pense qu’il est.
L’être humain possède une imagination illimitée. Les auteurs de science-fiction sont capables d’imaginer des univers entiers. Le grand problème est leur incapacité de distinguer l’imaginaire de la réalité. Quand je croise une personne que je ne connais pas, je peux imaginer comment elle est, même si j’ai toutes les chances de me tromper. Ce ne serait pas un grand problème si je pouvais changer d’opinion dès que je connais suffisamment bien cette personne, mais les préjugés ont souvent la vie dure. Les êtres humains s’accrochent à leurs opinions comme si leurs vies en dépendaient : ils considèrent qu’elles sont des éléments constitutifs de leur personnalité. Des processus de défense psychologique entrent donc en jeu.
C’est particulièrement vrai quand ils adhèrent à des idéologies, c’est-à-dire des systèmes de pensées ou d’idées. Le fanatisme religieux est bien connu, mais tous les fanatismes ne sont pas religieux. L’adhésion à des idéologies politiques peut virer au fanatisme, surtout lorsque l’on est convaincu d’agir pour de bonnes raisons. Un proverbe remontant au Moyen Âge dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Ainsi vote-t-on pour des partis d’extrême droite dans le but de défendre la nation, quand on est convaincu qu’elle est menacée par l’immigration ou d’une manière générale par des influences étrangères. C’est bien connu : le mal vient toujours d’ailleurs ! Il vient d’autrui, jamais de soi-même. Tout irait bien dans une France retranchée derrière ses frontières, également expurgée de ses élites corrompues afin que le « le peuple » ne soit plus opprimé par elles. Il s’agit des élites politiques, médiatiques, culturelles et intellectuelles, voire scientifiques.
Des tragédies impossibles à justifier
Mes propos visent surtout la droite. Ils pourraient également viser la gauche, mais le communisme n’est plus une menace depuis la fin de l’URSS en 1991. Tournée vers le nationalisme, la Russie a lancé en février 2022 ce qui restera sans doute comme la plus grande guerre du XXIe siècle sur le continent européen : l’invasion de l’Ukraine. En février 2026, il y aurait plus 500 000 morts civils et militaires du côté ukrainien et plus d’un million de pertes (morts, blessés ne pouvant retourner au front, prisonniers, disparus) du côté russe. Je suis stupéfié de voir le nombre de Français qui défendent Vladimir Poutine. Les fausses raisons invoquées (génocide commis par les Ukrainiens au Donbass, dénazification de l’Ukraine) ne peuvent évidemment justifier un tel carnage. Les chrétiens orthodoxes, comme le patriarche Kirill de Moscou, sont des traîtres à Jésus. Pour ce dernier, l’amour n’est pas l’amour de la patrie et ne conduit pas à se sacrifier pour elle. Les estimations des pertes doivent être comparées à la population du Donbass en 2021 (6,2 millions d’habitants), au génocide commis par les Khmers rouges entre 1975 et 1979 (1,7 million de compatriotes) ou par les Hutus en 1994 (800 000 Tutsis) pour comprendre l’absurdité criminelle de cette guerre.



Des spectacles d’horreur se déroulent toutes les nuits en Ukraine. Dans la nuit du 5 au 6 avril 2026. Odessa a été frappée par des drones russes. Trois personnes ont été tuées, Daria Sapun, née le 17 septembre 1994, sa fille Anna, née le 23 juin 2023, et Yana Kryzhanovska, une quinquagénaire. Une dizaine de personnes ont été blessées, parmi lesquelles une femme enceinte et deux enfants. Karolina, âgée de deux ans, que l’on voit sauvée des décombres, se porte bien.
Le commandement du Bouddha est clair et sans appel : on ne tue pas. Il n’y a donc pas de justification possible aux guerres. Tous les discours qui cherchent à les justifier sont condamnables. Un religieux ne devrait d’ailleurs tenir aucun discours, comme l’explique le soutra (discours du Bouddha) intitulé Le fruit de l’état de religieux : « S’il est vrai que certains religieux et brahmanes, après avoir mangé les aliments qui leur sont donnés par la religion, s’occupent ainsi à des discours vulgaires – à savoir discours sur les rois, discours sur les voleurs, discours sur les ministres, discours sur l’armée, discours sur les périls, discours sur les batailles, discours sur la nourriture, discours sur la boisson […] discours sur ce qui est et n’est pas – il s’abstient, lui, de tels discours vulgaires. C’est là sa part dans la morale ». Les « discours chicaniers », du genre « j’ai raison et tu as tort », sont également prohibés. Les méditants qui ont pratiqué la concentration sur la respiration savent que le bonheur réside dans l’absence de pensée et donc de mots.
Aujourd’hui, nous sommes ensevelis sous des montagnes de discours, puisque tout le monde peut s’exprimer sur les réseaux sociaux. Il faudrait d’innombrables vies pour écouter tout ce qui se dit sur YouTube, et tout cela, pourquoi ? Les influenceurs expriment leurs convictions (ou cherchent seulement à trouver de l’audience) et ceux qui les écoutent retiennent ce qui leur plaît. Ils admettent ce qu’ils sont conditionnés à croire. Les individus rationnels conservent leur esprit critique. Les autres sont induits en erreur, par des mensonges ou par des arguments vrais mais trompeurs. On suscite leur indignation ou leurs craintes. On désigne des coupables. On monte les gens les uns contre les autres. On déverse de la haine en prétendant que c’est justifié.
Les biais cognitifs sont systématiquement mis à profit. L’un d’eux est la généralisation : si l’on pense qu’un influenceur dit quelques vérités, alors tout ce qu’il dit est vrai. S’il découvre quelques Ukrainiens nazis (il y en a, mais pas plus que chez nous), alors les Ukrainiens sont tous nazis et méritent la mort. Le biais de confirmation est notre tendance à sélectionner uniquement les informations qui confirment nos croyances ou idées préexistantes. Pour défendre une opinion, il faudrait mettre dans une balance les faits qui la confirment et ceux qui la contredisent, mais nous ne tenons pas compte des seconds.

Ainsi, certaines personnes arrivent à faire passer le mal pour le bien et le bien pour le mal. On défend des régimes génocidaires en étant persuadé que c’est la bonne cause. L’être humain possède une formidable capacité à se tromper parce que ses pensées sont faiblement liées à la réalité : elles évoluent dans un univers intérieur. Cela dit, certains êtres sont aussi malveillants par nature.
Les gens qui défendent les agresseurs contre les agressés manquent de compassion. Je ne dirais pas qu’ils en sont totalement dépourvus, parce que tout le monde en possède. Nous sommes tous humains. Il est impossible de ne pas avoir le cœur serré quand on voit les images de la guerre en Ukraine ou à Gaza, mais la défense de ses idées passe avant tout. C’est, d’une certaine manière, une question de survie : face aux contradicteurs, le soi est en jeu.

Soyez compatissants
Finalement, la compassion mène sur la voie du bien. Il faut être sensible à la souffrance d’autrui, de tout le monde et pas seulement des personnes qui nous sont proches. Il faut même être sensible à la souffrance de ses ennemis, ce qui fait écho aux paroles de Jésus. Le Bouddha n’a pas parlé d’amour parce que ses disciples doivent se détacher de ce monde et des souffrances qui lui sont inextricablement liées. L’accent est donc mis sur la compassion. Quand on commet des actes qui font souffrir certaines personnes, que ce soit à l’échelle individuelle ou à celle d’une nation, on doit se remettre en question. Cette définition du mal peut paraître trop évidente, mais elle ne l’est pas, puisqu’il n’est pas toujours facile de connaître les conséquences de ses actes. Les myriades de discours diffusés de tous les côtés nous embrouillent l’esprit. « Trop de mots ! » pourrait-on dire. On comprend pourquoi le Bouddha n’aimait pas les discours. Il en a prononcé lui-même beaucoup, mais pour expliquer à ses disciples comment mettre fin au cycle des renaissances.
Mais comment peut-on avoir de la compassion pour ceux qui nous maltraitent et nous persécutent ? Parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. Les êtres humains ne sont pas vraiment responsables de leurs pensées, de leurs paroles et de leurs actes, mais cela ne les empêche pas d’en subir les conséquences. Ils déterminent notamment notre prochaine naissance, mais certaines répercussions sont également immédiates : un esprit malveillant n’est pas un esprit heureux ni serein. Il faut faire de la méditation (de la concentration sur la respiration ou de l’attention sur l’esprit) pour se rendre compte que les pensées apparaissent de manière involontaire et que nous les considérons à tort comme « à soi ». Nos paroles et nos actes sont conditionnés et donc pas vraiment volontaires. Croire qu’ils le sont fait partie des grandes illusions dans lesquelles nous vivons.
Ainsi, je ne demande pas que l’on haïsse Poutine. J’aimerais seulement qu’il cesse de tuer des civils, mais il ne le fera pas. Sa culpabilité me semble évidente et devrait l’être aux yeux de tout le monde. Je devrais pouvoir dire aux gens qui voient en lui un défenseur de la justice (ou qui trouvent Hitler « cool ») qu’ils ne sont pas sur la bonne voie qu’ils devraient faire le ménage dans leurs pensées. Un peu de concentration sur la respiration leur ferait du bien.
Le conspirationnisme
J’avais l’intention d’arrêter cet article ici quand j’ai vu passer le texte ci-dessous, selon lequel Céline Dion souffre d’addiction à l’adrénochrome. Il s’agirait d’une drogue extraite du sang des jeunes enfants. Ce texte provient d’un groupe climato-dénialiste, l’un des points de convergence du conspirationnisme francophone. Les gens comme moi, qui défendent la science, s’y font traiter de moutons obéissants, de lâches collaborationnistes, d’abrutis et de trouillards. Croyez-moi, je n’exagère rien. Je n’ai pas vraiment de commentaire à faire, sauf que dans le bouddhisme, la médisance est interdite : on ne doit dire du mal de personne, même si c’est vrai. Par ses paroles, on doit répandre l’harmonie autour de soi. La critique doit se faire d’une manière polie, avec des arguments, en tenant compte des faits.
Une recherche sur Internet montrera que la consommation d’adrénochrome n’est pas mentionnée dans les dossiers Epstein. Allez sur le site du Department of Justice. C’est si facile ! Cette fausse information sur Céline Dion montre que le conspirationnisme est la forme moderne des rumeurs qui couraient autrefois de bouche à oreille. Elle remonte à huit siècles, quand on commençait à dire que des juifs en Angleterre mangeaient des enfants. « Les colporteurs d’ouï-dire sont les laissés-pour-compte de la vertu », disait Confucius.

